samedi 8 septembre 2007

Le retour

Cette odeur, ce parfum lourd, âcre, sirupeux et poudré à la fois que porte ce type, là, à coté de moi, dans ce bistrot où j'attends un train. Quelle horreur, je plains ses enfants assis avec lui. Eux n'ont pas l'heur incommodés. Ils sont habitués, c'est leur monde. Ils doivent même l'aimer cet effluve prétentieux. C'est un repère pour eux, ils trouvent que ça sent bon. Çà sent leur papa, donc le papa. Les vrais papas doivent avoir cette odeur. C'est une norme. Moi, si j'avais eu un père comme ça, je serais devenu fou, je serais parti dès la naissance ou j'aurais refusé de naître. Vivre avec ça, pas question ! En plus, il leur explique des trucs. En public. Leur dit comment on doit se tenir, qu'il ne faut pas parler trop fort, etc ... C'est un papa pédagogue.
Moi, j'ai eu de la chance, mon père à moi, il est mort quand j'avais trois ans, une aubaine. Sauf que la vérité de ce décès, je ne l'ai su que vers onze ans. Entre ces deux âges, un brouillard omniprésent.
Je m'ennuyais, attendais beaucoup, n'aimais pas les enfants de mon âge, ils m'indifféraient plutôt, eux et leurs jeux. D'une façon générale, je n'aimais pas grand monde. La moindre disgrâce de mes contemporains m'écartait d'eux. C'était invivable quand ils portaient leur attention sur moi, essayant d'accaparer la mienne parce que j'étais à part, en marge. Ces tentatives d'intrusions me faisaient fuir. Je le sais cependant, j'étais capable de bienveillance voire de compassion pour les gens sans outrance. J'attendais mon père, parti en Angleterre, m'avait-on dit. C'était un père virtuel, mais bien présent dans mon esprit qui le créait parfait.
En tout cas, une chose est sûre, jamais il n'aurait eu un tel parfum. Juste avant d'atteindre ma dixième année, en silence, je le fis mourir, ça collait mieux à une réalité que je pressentais déjà. J'établissais alors un consensus tacite avec mes proches, un non dit partagé, adapté aux circonstances. Ainsi, tout était bien.
Je quitte cet endroit, mon train va arriver, ça tombe bien je ne serais pas resté plus longtemps. En entrant dans la gare, je pense encore à mon enfance, à ces bouquins que je lisais parce que tout simplement ils étaient là, à portée de main. Je lisais pour tromper mon ennui et mon attente. Le goût pour la lecture vint plus tard. Souvent, ces livres appartenaient au genre à commencer par des lapidaires, définitifs et voulus banals "Aujourd'hui Maman est morte... ". Des entrées en matière qui ne m'effrayaient pas, tout m'étant dérisoire. Malgré tout, il y avait là des univers à vous filer le cafard pour toute une vie quand on y pénètre si jeune.
Mon train arrive, je m'en veux un peu du cynisme et de la cruauté de mes pensées dans ce café. Et moi, serais-je un bon père ?
Je quitte Paris sans tristesse. Pourtant, j'aime Paris parce que je m'y aime bien, ou au moins mieux.
Le train démarre. Je rentre, serein de me retrouver bientôt chez moi. Les maisons défilent derrière la vitre. C'est le retour.

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